L’ombre des insurgés plane la nuit sur Pointe-à-Pitre déserte-La Guadeloupe

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Image via Wikipedia

REPORTAGE – Des grappes de jeunes, enturbannés dans leur tee-shirt, tiennent des petits barrages en feu… De notre envoyée spéciale à Pointe-à-Pitre, Laure de Charette

Un vieux frigo sorti de nulle part a atterri au milieu de la chaussée, sur les hauteurs de Pointe-à-Pitre. Quelques branchages coupés l’entourent. Et des grilles, des palettes, des voitures calcinées, encore fumantes. Il est à peine minuit dans la capitale économique de la Guadeloupe. L’odeur de plastique brûlé est bien là, des détonations résonnent, un hélicoptère tourne. Des grappes de jeunes, enturbannés dans leur tee-shirt, tiennent des petits barrages en feu, tous les 200 m environ. Ils sont grands, musclés, portent des tongs ou des baskets.

Arrivé près d’eux, il faut faire demi-tour sans traîner. La voiture freine, sillonne entre les gravats jetés sur la route, roule sur les détritus. Un véritable gymkhana urbain, en silence. Aucun habitant ne traîne dehors ce soir.

Des magasins pillés

Sur la rocade, des palmiers, des panneaux de signalisation «stop» incendiés barrent tout à coup la deux-voies. Aucun jeune ici, visiblement. La seule solution est de faire demi-tour, en sens interdit. Jusqu’à la prochaine sortie, quelques kilomètres plus loin. En grands phares. Heureusement, aucune voiture ne circule sur la grand-route. De l’autre côté de la rambarde – mais eux roulent dans le bons sens -, une demi-douzaine de camions bleus remplis de gendarmes mobiles avance en cortège serré.

De retour sur le boulevard, un homme indique comment rejoindre Baie-Mahault, là où les jeunes ont pillé des magasins. Un Huit à huit, un Leader Price, un Général Bricolage ont notamment été attaqués. Des symboles de la grande consommation et non de la République. L’ambiance est lourde. Terrifiante? Dans le coeur de la capitale, les barrages enflammés s’improvisent minute par minute à même la chaussée. Les jeunes traînent, se regroupent, se dispersent. Aucun camion de police n’est encore là. Les insurgés tiennent la ville.

La Guadeloupe est submergée par la violence

UTRE-MER – La mobilisation contre la vie chère ne faiblit pas et un homme a été tué ce mercredi… Envoyée spéciale à Pointe-à-Pitre, Laure de Charette

Amélie se lève d’un bond et hurle en agitant son drapeau rouge: «Le voilà, il est là, il est là!» La foule applaudit l’homme qui s’avance, tee-shirt blanc, pantalon kaki, petite moustache. Elie Domota, le leader adulé du LKP, qui dirige la grève générale depuis un mois, s’engouffre dans le Palais de la Mutualité, entouré de sa suite, la mine grave. Il n’en ressortira que pour déclarer que la Guadeloupe est «quasiment en train d’exploser». L’île a connu deux nuits de violences urbaines impressionnantes, et son premier mort, malgré les appels au calme du LKP et ceux, inaudibles, des élus locaux.Un syndicaliste a été tué dans la nuit de mardi à mercredi près d’un barrage à Pointe-à-Pitre. Si les forces de l’ordre semblent hors de cause, il reste difficile de savoir qui a tiré: les jeunes émeutiers qui tiennent les barrages en feu la nuit et caillassent les voitures qui passent, alcoolisés au rhum et souvent drogués à l’herbe ou au crack? Le procureur de Pointe-à-Pitre n’exclut pas que la victime et son chauffeur aient été pris pour des policiers circulant en voiture banalisée par les bandes de jeunes.

Comme dans les banlieues

Au commissariat de police de Pointe-à-Pitre, neuf jeunes sont en garde à vue. «Ils ont les mêmes profils que les émeutiers des banlieues françaises, assure un agent, mobilisé à Lyon en 2005. Ils sont mineurs, déscolarisés et bien connus de nos services.» A la Mutualité, certains sympathisants du LKP refusent cette version. Eux évoquent Mai 68, «cette jeunesse désœuvrée qui ne trouve pas de boulot à bac + 5». Ils soutiennent plus que jamais Domota, «celui qui nous a ouvert les yeux sur la pwofitation [l’exploitation], bien qu’il ne réussisse pas à contrôler les jeunes insurgés». Seul et en retrait de la foule massée au soleil, un iPod dans les oreilles, Yannick, 24 ans, explique: «Les jeunes des ghettos poussent les mêmes cris que nous, à leur manière.»

La nuit dernière, des dizaines de jeunes cagoulés ont pillé un magasin Leader Price à Goyave. «On est pourtant l’un des commerces aux prix les plus bas», soupire François Le Métayer, un béké qui possède, entre autres, l’enseigne sur l’île. Difficile de savoir si les violences vont redoubler. Seule certitude: la police de Pointe-à-Pitre envoie désormais en premier ses «équipages d’agents antillais» sur les points chauds la nuit, les blancs pouvant être pris pour cible. Et du matériel militaire arrive. Sur la place de la Mutualité, les esprits s’échauffent au fil de la journée. La colère est grande contre l’Etat, «responsable d’avoir laissé pourrir la situation».

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